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HistoiresJe suis originaire de Batna dans les Aurès, montagne du Sud-est de l'Algérie. C'est la terre des chaouillas qui, bien que moins connue que les Kabyles, sont une grande composante des berbères d'Algérie. Je ne suis pas chaouilla, mais chaque fois que j'ai quitté les Aurès, j'ai eu droit au surnom de "Chaoui", qui en Algérie avait toujours une connotation de montagnard un peu rustre et mal dégrossi. A Annaba (ancien Bône), à l'internat situé sur le cap, à coté du cimetière d'où la vue est tellement belle "que l'envie de mourir il te donne...", j'avais droit à "retourne dans ta montagne eh l'chaoui!" ou "Chaouï t'as oublié ton bout-filtre" allusion au chèche traditionnel que portent encore les gens de la campagne ou d'autres phrases intellectuelles dont raffolent les potaches de toutes les latitudes. Malgré ou grâce aux soirées brochettes ou sardines sur le port, j'ai réussi mon bac. Ma famille paternelle étant originaire de l'Est de la France et plus précisément des Vosges, je me suis retrouvé à l'université de Strasbourg. Transition quelque peu brutale où l'habitude du climat rude des Aurès m'a bien aidée. Lorsque j'arrivais avec ma 4L immatriculée 88 (les Vosges), les autres étudiants me raillaient et m'apostrophaient en me demandant "Et le Vogpat t'a quitté ta montagne et tes sabots". A 2000 Km au nord des Aurès j'étais condamné à être toujours le montagnard un peu rustre et mal dégrossi... La boucle était bouclée.
Je suis allé voir ce film car il se déroulait dans une région où j'avais passé une partie de ma jeunesse et mon adolescence mais aussi parce qu'à l'époque dès que je quittais Batna, je me retrouvais affublé du sobriquet de "Chaoui" (voir encadré).
Je ne m'attendais à rien de particulier ou peut-être aux images de cette sublime région. Images qui m'avaient fais répondre lors d'une visite du grand canion au Colorado "on se croirait entre Rouffi et Thiralimine". La famille qui m'accueillait ne compris rien à ma remarque mais fût très déçue de mon air blasé.
En réalité rien de tout cela, une chronique au jour le jour très proche de ce que j'avais connu avant mon départ en 68 pour les universités françaises. Le débat qui suivit la projection permit au réalisateur, tel un guide devant une toile de maître, de nous révéler, au fil des réponses toute la subtilité, l'ambiguïté, les contradictions des situations, mais pas au hasard, au travers de combinaisons savantes, exprimant des messages subliminaires ou sous forme de parabole, sans créer une fiction mais en entrecroisant simplement des portions de réalité.
On y retrouve le tri linguisme, ou plutôt ce langage empruntant des mots et des formes syntaxiques aux différentes langues, Arabe, Français, Chaouia, sauf que contrairement aux années 70 l'arabe et le français ont croisés leurs positions de langue officielle et étrangère. A cette époque, à Batna, je croyais baragouiner l'arabe, celui qui permet la survie au souk, à la chasse ou dans la cour de recréation. En réalité je parlais le Batnéen ou l'Aurasien, un arabe dialectal mâtiné de français mais aussi beaucoup de mots, d'expression ou de phrases Chaouias. Je m'en rendis compte lors de quiproquos épiques avec les syriens ou égyptiens qui débarquèrent en Algérie dans les années 65-70, sans doute pour préparer l'arabisation. Mes copains du lycée Ben Boulaïd à Batna se sont délectés de ces quiproquos et, de nombreuses années plus tard, un Kabyle de mes amis, à qui je rapportais les phrases "arabes" qui me revenaient. Il m'apprit que beaucoup de mots étaient berbères et aussi m'expliquât certaines plaisanteries bilingues auxquelles je n'avais rien compris mais que je répétais pour faire comme les autres.
Les taxis grisettes étaient les taxis clandestin qui faisaient, comme les grisettes, le trottoir mais à l'envers. Le client restait sur le trottoir et le taxi le racollait en tournant autour du pâté de maison jusqu'à ce que lui et le client ne soit d'accord sur le prix.
Les grisettes étaient les prostitués clandestines, les officielles officiaient dans les bordels qui existaient en Algérie. Vu mon jeune âge je n'ai connu, celui de Batna tenu par Tata Jo, que de l'extérieur. Il avait pris la succession du BMC (Bordel Militaire de Campagne) qu'ont fréquenté des générations d'appelés pendant la guerre d'Algérie. Cette tradition du BMC a perdurée, et perdure peut-être encore, dans les villes de garnison de la légion étrangère comme Corte en Corse.
Dans l'Est de l'Algérie les jeunes filles portaient le voile blanc qu'elles troquaient, en se mariant, pour le noir. Les grisettes étaient entre les deux, toujours jeunes filles mais plus très vierges. J'ai toujours cru à l'origine purement locale de cette expression, jusqu'au jour où j'ai lu dans l'ouvrage de Claude Duneton "la puce à l'oreille" une autre version. Ce mot venait de l'ancien régime où les prostituées n'avaient le droit de racoler qu'aux périodes "grises" entre chien et loup. Une autre version rapporte que certaines ouvrières, vêtues de gris, arrondissaient leurs fins de mois en vendant leur charmes. Quelle qu'en soit l'origine exacte l'expression était antérieure à la conquête de l'Algérie, mais cela ne nous empêcha pas de revisiter le français à la sauce Aurasienne.
La deuxième chose frappante de ce film est la nouvelle position des femmes. Il m'était resté, au travers de mes yeux d'adolescent, une motion de liberté de la Chaouia dont ne bénéficiaient pas les femmes arabes. Elles n'étaient pas voilées alors qu'à la ville les voiles blancs des jeunes filles et noirs de leurs mères étaient légions. Elles travaillaient aux champs, se déplaçaient seules ou en groupe dans le village et prenez même le "taxi grisette" (voir encadré). Le final sur la plage de Skikda, avec ce bateau échoué, les garçons qui se baignent et les fillettes sur le sable qui parlent cuisine, interpelle durement.
C'est resté ce pays où tout se sait mais rien ne se dit, on a de longues et multiples discussions d'observation à propos de tout sauf du motif réel de sa venue. Et un jour, quand on devient quelqu'un de respectable aux yeux de son interlocuteur, au détour d'une phrase on se confie.
Le personnage de "l'émigré" dont on ignore s'il a toute sa tête ou s'il feint de l'avoir perdue, pour dire ce qu'il veut sans trop de risque, est symbolique. Il remplace le futur par des chimères ou du rêve et idéalise l'ailleurs. En cela il ressemble à cette Algérie qui, vue de l'extérieur, fait pensée à une jeune personne qui a tout pour être heureuse mais ne le peut ou ne le veut pas.
Je me suis souvenu, bien après le débat, que le Père auquel faisait allusion un des intervenants devait être « Babas mechmech » (curé des abricots) qui avait monté une coopérative de conserve de fruits.
La teneur des diverses interventions des spectateurs a montré que nous avions vue tous un film différent ce qui prouve son ambiguïté qui fait sa richesse. A voir.